Fatshi sur un boulevard pour son troisième mandat
On n’arrête pas un pouvoir décidé de rempiler avec des émissions télé ou des tweets
Le président de la République, Félix Tshisekedi, a officiellement entrouvert la porte à une candidature pour un troisième mandat, lors d’une conférence de presse tenue le mercredi 6 mai au chapiteau de l’Union africaine, déclarant qu’il accepterait de poursuivre son règne « si le peuple le veut ». Une prise de position qui marque un tournant politique majeur et relance, avec une intensité nouvelle, le débat sur une éventuelle révision de la Constitution en République démocratique du Congo.
En soutenant également toute réflexion autour d’un changement constitutionnel par référendum, le chef de l’État a envoyé un signal politique fort : le verrou institutionnel limitant les mandats présidentiels pourrait devenir l’un des principaux enjeux de la fin de son second quinquennat.
Cette déclaration survient dans un contexte particulièrement favorable au pouvoir en place. Contrairement à la période ayant précédé le maintien controversé de Joseph Kabila après 2016, aucune dynamique populaire d’envergure ne semble aujourd’hui capable de faire pression sur les institutions ou de bloquer un éventuel projet de révision constitutionnelle. Les manifestations massives qui avaient secoué Kinshasa et plusieurs grandes villes du pays à l’époque paraissent, pour l’instant, appartenir à un autre cycle politique.
TSHISEKEDI FACE A UNE OPPOSITION AFFAIBLIE
Dans les cercles du pouvoir, l’analyse est claire : Félix Tshisekedi fait face à une opposition divisée, affaiblie et incapable de transformer son discours contestataire en véritable rapport de force politique. Entre rivalités internes, absence d’un leadership unificateur et difficultés à mobiliser la rue, les opposants peinent à incarner une alternative crédible face à une majorité présidentielle solidement installée dans les institutions.
Plusieurs observateurs estiment ainsi que le président congolais dispose aujourd’hui d’un « boulevard politique très ouvert» pour envisager une réforme constitutionnelle. Dans cette lecture, les critiques médiatiques, les interventions sur les réseaux sociaux ou les déclarations de l’opposition ne suffisent plus à ébranler un pouvoir qui contrôle largement les leviers institutionnels et sécuritaires du pays.
La question sécuritaire a également rebattu les cartes. Longtemps considéré comme le principal rival politique de Joseph Kabila, l’ancien chef de l’État apparaît désormais considérablement affaibli sur la scène nationale et internationale. Les accusations récurrentes de proximité avec la rébellion du M23, soutenue par le Rwanda selon Kinshasa, ainsi que les sanctions américaines visant certains réseaux proches de son camp, ont contribué à fragiliser son influence politique.
Pour le camp présidentiel, cette situation réduit considérablement les risques d’une contestation structurée capable de menacer le pouvoir. Certains cadres de l’Union sacrée considèrent même que la neutralisation politique de Joseph Kabila a levé l’un des derniers obstacles majeurs à une reconfiguration constitutionnelle.
LES EXEMPLES DES RÉGIMES AFRICAINS QUI ALIMENTENT LA CRAINTE DE DEVEROUILLAGE DE L’ARTICLE 220
Dans les milieux politiques congolais, beaucoup établissent désormais un parallèle avec d’autres régimes africains ayant modifié leurs constitutions pour prolonger le maintien au pouvoir des chefs d’État. Les exemples de Denis Sassou-Nguesso au Congo-Brazzaville, de Paul Biya au Cameroun ou encore de Paul Kagame au Rwanda sont régulièrement cités dans les débats politiques à Kinshasa.
Ces précédents alimentent les craintes d’un déverrouillage de l’article 220 de la Constitution congolaise, disposition considérée comme intangible et qui limite notamment le nombre de mandats présidentiels. Jusqu’à présent, le pouvoir n’a annoncé aucune initiative officielle visant sa modification. Mais les propos du chef de l’État renforcent les spéculations autour d’un possible recours au référendum pour contourner les restrictions actuelles.
Au sein de l’opposition, les réactions oscillent entre inquiétude et dénonciation d’une dérive institutionnelle. Plusieurs figures politiques redoutent une remise en cause des acquis démocratiques obtenus après des années de tensions politiques et de luttes citoyennes. Toutefois, malgré ces alertes, aucun front commun réellement structuré n’a encore émergé pour contrer une éventuelle réforme constitutionnelle.
Dans les mouvements citoyens également, le silence contraste avec l’effervescence observée il y a une décennie. Les organisations qui avaient joué un rôle déterminant dans la contestation contre le glissement du mandat de Joseph Kabila peinent aujourd’hui à retrouver leur capacité de mobilisation.
Parallèlement, certains proches du pouvoir développent déjà un autre argument : la situation sécuritaire dans l’Est du pays pourrait servir de justification à un réaménagement du calendrier électoral ou à une reconfiguration politique plus large. Avec la persistance des combats contre le M23 et l’instabilité dans plusieurs provinces, la thèse d’élections impossibles dans certaines zones du territoire commence progressivement à s’installer dans le débat public.
Cette hypothèse nourrit les soupçons d’une stratégie politique à long terme visant soit à repousser certaines échéances, soit à préparer les conditions d’un changement institutionnel majeur avant 2028.
Dans les universités et les milieux académiques, plusieurs politologues rappellent qu’en Afrique, les constitutions ont souvent été modifiées moins par nécessité institutionnelle que par logique de conservation du pouvoir. Une constante qui, selon eux, reste profondément enracinée dans de nombreux systèmes politiques du continent.
À Kinshasa, une idée revient désormais avec insistance dans les conversations politiques : là où Joseph Kabila avait été soupçonné de vouloir prolonger son pouvoir sans parvenir à modifier formellement la Constitution, Félix Tshisekedi pourrait, lui, disposer des conditions politiques nécessaires pour aller jusqu’au bout.
Le débat sur le troisième mandat, longtemps tabou au sommet de l’État, est désormais lancé au grand jour. Et sauf retournement majeur du paysage politique, il pourrait rapidement devenir le principal sujet de confrontation politique en République démocratique du Congo dans les mois à venir.
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