Ndayishimiye, un choix qui complique l’équation régionale

Les consultations politiques convoquées à Bujumbura par le président burundais Évariste Ndayishimiye pourraient constituer l’un des tournants politiques majeurs de la crise congolaise depuis la résurgence du conflit dans l’Est de la République démocratique du Congo. Au-delà d’une simple rencontre diplomatique, ce rendez-vous révèle une profonde recomposition des alliances au sein de l’opposition congolaise et semble consacrer l’isolement progressif du camp politique gravitant autour de Joseph Kabila et de l’AFC/M23.

En répondant favorablement à l’invitation du chef de l’État burundais, également président en exercice de l’Union africaine, plusieurs figures majeures de l’opposition congolaise ont envoyé un signal politique fort : celui d’une préférence assumée pour une solution politique négociée plutôt qu’une convergence avec les dynamiques militaro-politiques qui alimentent le conflit dans l’Est du pays.

À Bujumbura, Martin Fayulu, Delly Sesanga, Jean-Marc Kabund, Francklin Tshiamala, représentant d’Augustin Matata Ponyo, ainsi que Dieudonné Bolengetenge, envoyé de Moïse Katumbi, doivent participer aux consultations consacrées à la situation politique et sécuritaire de la RDC. Les délégations de la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO), de l’Église du Christ au Congo (ECC) ainsi que l’archevêque Ejiba Yamapia ont également répondu présentes.

Cette initiative a déjà produit un premier effet politique tangible : la coalition C64 a décidé de reporter la manifestation prévue le 8 juillet à Kinshasa, privilégiant désormais la voie du dialogue. Une décision qui traduit un changement d’approche chez plusieurs opposants qui, jusque-là, privilégiaient davantage le rapport de force politique face au pouvoir en place.

UNE FRACTURE DÉSORMAIS VISIBLE AVEC CAMP KABILA

Mais l’événement de Bujumbura révèle surtout les fractures de plus en plus visibles au sein de l’opposition congolaise elle-même. Car si Joseph Kabila et ses alliés de l’AFC/M23 apparaissaient encore, il y a quelques mois, comme des partenaires tactiques potentiels pour certains opposants, cette hypothèse semble aujourd’hui largement remise en question.

Les réactions particulièrement virulentes de José Makila, ancien ministre de transport et proche de l’ancien président, illustrent l’ampleur du malaise. Lors d’échanges publics avec Martin Fayulu, il a rejeté avec fermeté la légitimité d’Évariste Ndayishimiye comme facilitateur.

« Comment peut-il résoudre un conflit dont il est lui-même partie prenante ? », s’est-il interrogé, faisant allusion à l’engagement militaire du Burundi aux côtés des forces congolaises dans la lutte contre les groupes armés opérant dans l’Est de la RDC.

José Makila a également remis en cause le cadre institutionnel de cette initiative, s’interrogeant sur le mandat conféré au président burundais ainsi que sur le sort réservé à la médiation précédemment attribuée au président togolais Faure Gnassingbé.

Ces critiques traduisent, au-delà des questions de procédure, une inquiétude plus profonde : celle de voir l’opposition politique congolaise se détacher progressivement de l’axe politico-militaire constitué autour de Joseph Kabila et de l’AFC/M23.

FAYULU PRIVILÉGIE LE PRAGMATISME POLITIQUE

Face à ces critiques, Martin Fayulu adopte une posture résolument pragmatique. Pour le président de l’ECiDé et de la plateforme politique Lamuka, l’identité du médiateur importe moins que l’objectif poursuivi : créer un espace politique susceptible de permettre la désescalade des tensions internes.

Selon ses proches, la délégation de l’opposition entend notamment plaider pour l’abandon définitif de tout projet de révision constitutionnelle, l’ouverture d’un dialogue politique inclusif et la recherche d’un consensus national susceptible d’éviter au pays une nouvelle crise institutionnelle.

Cette approche marque une rupture stratégique avec les logiques de confrontation qui ont longtemps structuré les rapports entre le pouvoir et l’opposition en RDC.

LE CAS KATUMBI SEMBLE DONNER UN AVANTAGE AU DIALOGUE

La présence de Dieudonné Bolengetenge à Bujumbura au nom de Moïse Katumbi est, à cet égard, particulièrement révélatrice.

Depuis plusieurs mois, des divergences stratégiques semblent apparaître au sein de l’entourage de l’ancien gouverneur du Katanga. D’un côté, certains cadres, notamment établis à l’étranger, demeurent favorables à une alliance tactique avec Joseph Kabila. De l’autre, une tendance plus modérée privilégie désormais une solution politique négociée.

En choisissant d’envoyer un représentant à Bujumbura, Moïse Katumbi semble, au moins provisoirement, donner un avantage politique au camp favorable au dialogue.

JOSEPH KABILA FACE À UN ISOLEMENT CROISSANT

Cette nouvelle dynamique politique intervient dans un contexte particulièrement défavorable pour Joseph Kabila.

L’ancien chef de l’État fait aujourd’hui face à une accumulation de difficultés politiques, judiciaires et diplomatiques. Condamné par la justice congolaise, sous le coup de sanctions américaines et cité dans des rapports d’experts des Nations unies pour ses liens présumés avec l’AFC/M23, il voit progressivement se réduire l’espace politique susceptible d’accompagner un éventuel retour au pouvoir.

Pour plusieurs observateurs, les consultations de Bujumbura consacrent ainsi une réalité politique nouvelle : une partie importante de l’opposition congolaise ne croit plus véritablement au scénario d’un retour politique de Joseph Kabila.

Son statut d’opposant central, capable de fédérer des forces disparates autour d’un projet commun, apparaît aujourd’hui considérablement affaibli.

NDAYISHIMIYE, UN CHOIX QUI COMPLIQUE L’ÉQUATION RÉGIONALE

Le choix d’Évariste Ndayishimiye comme interlocuteur politique n’est pas anodin non plus.

Le président burundais entretient des relations notoirement tendues avec le président rwandais Paul Kagame. Son implication dans le dossier congolais introduit ainsi une nouvelle dimension géopolitique dans la gestion de la crise.

Pour certains analystes, accepter la médiation de Ndayishimiye revient implicitement à prendre ses distances avec les intérêts géopolitiques associés à la rébellion soutenue par Kigali.

En d’autres termes, le choix de Bujumbura place politiquement dans une position délicate l’aile politico-militaire gravitant autour de l’AFC/M23, tout en renforçant la légitimité d’une opposition civile cherchant à reprendre l’initiative politique.

Vers une nouvelle architecture de l’opposition congolaise ?

Au-delà des consultations elles-mêmes, c’est peut-être la configuration future de l’opposition congolaise qui se joue actuellement à Bujumbura.

Pour la première fois depuis plusieurs années, une coalition regroupant des opposants historiques, des acteurs religieux influents et des représentants de différentes sensibilités politiques semble tenter de construire une alternative fondée sur le dialogue interne plutôt que sur la confrontation armée.

Si cette dynamique venait à se consolider, elle pourrait non seulement accélérer la marginalisation politique du tandem Kabila-AFC/M23, mais également rebattre durablement les cartes du paysage politique congolais.

À Bujumbura, il ne s’agit donc pas seulement de discuter de la crise congolaise. Il s’agit peut-être, déjà, de dessiner les contours de l’après-Kabila dans l’opposition congolaise.

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